
Peter Thiel a consacré une partie de l’année dernière à des conférences privées sur l’Antéchrist, remettant ce terme au cœur du débat.
Dans sa lecture, l’Antéchrist n’est pas un démon caricatural, mais une figure qui arrive en promettant paix et sécurité, puis exploite la peur d’une catastrophe pour imposer un ordre universel.
Je retiens le cadre, mais pas sa conclusion.
La figure la plus probable n’est pas celle qui promet la sécurité. C’est celle qui promet la croissance.
La majorité du monde ne s’inquiète pas chaque jour des risques existentiels liés à l’intelligence artificielle. Elle s’inquiète de l’électricité, de la logistique, du crédit, de la collecte fiscale et d’une population jeune qui a besoin d’emplois.
Pour ces pays, l’offre universelle n’est pas un moratoire sur l’IA. C’est une infrastructure complète : peu coûteuse, financée, hébergée et déjà intégrée aux téléphones, aux ports et aux réseaux électriques.
C’est l’Antéchrist discret : il n’arrive pas en promettant la fin de l’histoire, mais en devenant la seule IA capable de faire croître votre PIB.
Je ne parle pas ici de théologie, mais de stratégie.
Le récit rassurant
Le marché se raconte une histoire simple : la course à l’IA oppose les modèles américains et chinois. L’Europe régule, les capitaux se concentrent autour des laboratoires privés, des fabricants de puces et du cloud.
Cette histoire n’est pas fausse. Elle est simplement incomplète.
La véritable course sera gagnée par celui qui deviendra le système d’exploitation par défaut des économies ayant encore le plus fort potentiel de croissance.
Ces pays n’adopteront pas l’IA comme un produit de consommation, mais comme un outil de croissance. Ils choisiront la solution la moins chère, immédiatement disponible, financée et compatible avec leurs infrastructures existantes.
Si cette infrastructure est chinoise, Pékin n’aura pas besoin de conquérir ces pays. Il lui suffira de rendre leur départ trop coûteux.
Où se trouve réellement le marché ?
Selon les projections du FMI pour 2026 en parité de pouvoir d’achat, la Chine représente environ 44 300 milliards de dollars, contre 32 400 milliards pour les États-Unis. L’Inde approche 18 900 milliards, l’Indonésie 5 400 milliards et le Brésil 5 200 milliards.
Le PIB nominal favorise encore largement les États-Unis, mais le PIB en parité de pouvoir d’achat mesure mieux la quantité d’activité physique et administrative susceptible d’être automatisée.
Pour mesurer le potentiel d’adoption de l’IA, c’est ce second indicateur qui compte.
Ray Dalio décrit cette évolution comme un nouveau « système tributaire » : des dirigeants venant reconnaître la puissance relative de Pékin en échange d’un accès aux marchés et à la stabilité.
Les ports et les chemins de fer étaient les premières infrastructures. Les modèles d’IA pourraient être les prochaines.
Les téléchargements donnent déjà le signal
Cette évolution n’est plus seulement théorique.
Sur environ quatre ans, la part américaine des téléchargements de modèles sur Hugging Face serait passée d’environ 60 % à une quinzaine de pour cent fin 2025.
DeepSeek R1 est devenu le modèle le plus apprécié de l’histoire de la plateforme. Les modèles chinois dominent désormais une part croissante de l’écosystème open source.
Baidu est passé de zéro modèle public sur Hugging Face en 2024 à plus d’une centaine en 2025. ByteDance et Tencent ont multiplié leurs publications.
Les nouveaux modèles chinois de moins d’un an ont même dépassé ceux des autres pays en nombre de téléchargements.
Des startups et chercheurs occidentaux utilisent désormais régulièrement des modèles chinois comme bases pour leurs propres développements.
En Asie du Sud-Est, la logique commerciale est brutale : les développeurs choisissent souvent la solution la moins chère et la plus puissante disponible.
Ces évolutions apparaissent peu dans les classements de benchmarks.
Elles apparaîtront beaucoup plus clairement dans les coûts de changement dans trois ans.
Pékin construit aussi l’écosystème institutionnel
En juillet 2026, la Chine a lancé à Shanghai la World Artificial Intelligence Cooperation Organization, avec 29 membres fondateurs.
Les engagements portent notamment sur la formation, la création de centres d’application régionaux et le déploiement de systèmes d’alerte météorologique dans plusieurs dizaines de pays.
Pour un investisseur, ces éléments sont essentiels.
Les programmes de formation créent les futurs responsables qui rédigeront les appels d’offres. Les centres d’application deviennent des références locales. Les systèmes météorologiques créent une dépendance au sein d’administrations qui ne peuvent pas se permettre une interruption.
Les standards ne s’imposent pas uniquement avec un meilleur modèle. Ils s’imposent en formant la bureaucratie qui l’utilise.
Washington joue le bon jeu… contre la mauvaise horloge
Les États-Unis ont compris le problème.
Le programme américain d’exportation de l’IA vise à vendre des offres complètes à l’étranger : puces, modèles, applications, cybersécurité, cloud et centres de données.
Le problème est que Washington mène simultanément une politique de promotion des exportations et une politique de contrôle des exportations — et la seconde avance plus vite que la première.
Pendant ce temps, Huawei cherche à vendre ses puces Ascend aux Émirats arabes unis, en Arabie saoudite et en Thaïlande, tout en développant ses relations avec l’Égypte.
La conséquence stratégique est plus importante que le débat sur le bien-fondé des restrictions.
La dépendance est en train de devenir le véritable champ de bataille.
Lorsqu’un État émergent fait fonctionner sa logistique, son crédit, son système scolaire ou sa collecte fiscale grâce à des modèles étrangers, changer de fournisseur n’est plus une simple décision d’achat.
Cela devient une décision de souveraineté.
La carte stratégique
Les pays à surveiller comprennent notamment :
Asie : Inde, Indonésie, Vietnam, Malaisie, Thaïlande, Philippines, Bangladesh, Pakistan, Kazakhstan, Cambodge et Sri Lanka.
Moyen-Orient : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Égypte, Turquie et Iran.
Afrique : Nigeria, Éthiopie, Kenya, Afrique du Sud, Angola et Ghana.
Amérique latine : Brésil, Mexique, Argentine, Chili et Colombie.
Ces pays ne sont pas équivalents.
L’Inde peut développer ses propres capacités. Les pays du Golfe peuvent acheter aux deux camps. Le Vietnam et l’Indonésie chercheront avant tout les technologies accélérant leur industrialisation.
Le Nigeria et l’Éthiopie ont davantage besoin d’administration et d’électricité que de simples interfaces conversationnelles.
Le Brésil et le Mexique se trouvent entre finance occidentale et commerce chinois.
Le point commun est ailleurs : l’urgence de croître.
Et cette urgence favorise rapidement l’infrastructure disponible.
Le goulet d’étranglement
Le calcul informatique est devenu le pétrole de ce nouveau cycle.
Selon Counterpoint Research, TSMC représentait 73 % du marché mondial des fonderies spécialisées au deuxième trimestre 2026.
Il n’est même pas nécessaire d’imaginer une invasion pour comprendre le levier stratégique.
Il suffit que des gouvernements finissent par considérer qu’un seul partenaire peut garantir durablement l’accès aux puces, au cloud, aux téléphones et au financement.
Cette dépendance est moins coûteuse à créer qu’une usine de semi-conducteurs et beaucoup plus difficile à inverser qu’un tarif douanier.
Deux futurs possibles
Dans le premier scénario, les États-Unis gagnent la bataille du prestige.
Les benchmarks restent dominés par les modèles américains, les publications sur la sécurité se multiplient et les modèles fermés restent impressionnants.
Mais les économies émergentes continuent d’acheter des infrastructures chinoises, financées par la Chine et intégrées à ses technologies.
Les États-Unis conservent le prestige, mais perdent la base installée.
Dans le second scénario, Washington considère enfin les économies émergentes comme le véritable champ de bataille.
Des modèles ouverts et compétitifs permettent aux États de disposer d’une alternative à Pékin sans devenir dépendants d’un seul laboratoire américain.
L’énergie, les puces et le cloud deviennent des actifs stratégiques.
Le marché est aujourd’hui davantage valorisé selon le premier scénario que ne le justifient les faits.
C’est précisément cet écart qui compte.
Le véritable problème : l’absorption
L’IA fonctionne et les capitaux sont disponibles.
Le véritable obstacle est organisationnel : les entreprises ne savent pas encore absorber les technologies qu’elles achètent.
Le même phénomène existe à l’échelle des États.
L’intelligence artificielle est produite à un coût toujours plus faible. Son absorption devient le véritable goulot d’étranglement.
Lorsqu’un pays dispose d’une faible capacité administrative mais d’un besoin urgent de croissance, celui qui résout ce problème peut obtenir bien plus qu’un simple avantage commercial.
Il peut construire les rails du prochain ordre économique.
Ce qu’il faut réellement surveiller
Si l’on considère l’IA uniquement comme une compétition entre laboratoires occidentaux, on risque d’avoir raison sur les modèles et tort sur le siècle.
Il faut plutôt regarder qui contrôlera les infrastructures sur lesquelles fonctionneront l’Inde, l’Indonésie, le Brésil, le Mexique, l’Arabie saoudite, les Émirats, le Vietnam, le Nigeria, l’Égypte ou la Turquie.
Qui contrôlera l’adoption là où la gouvernance est fragile et la croissance urgente ?
Qui deviendra suffisamment indispensable pour qu’un changement de fournisseur soit politiquement trop coûteux ?
La véritable course à l’IA ne consiste pas à construire le modèle le plus intelligent dans la ville la plus riche.
Elle consiste à devenir le système d’exploitation des économies qui disposent encore du plus grand potentiel de croissance.
C’est ma carte stratégique, pas une recommandation d’investissement.
Source: Zerohedge – Read the original Article
